Entre le paradis et l’enfer

Entre le paradis et l’enfer

Nous quittons le mouillage principal d’Hiva Oa mardi après-midi. À Hanamena, au Nord-Ouest de l’île, nous sommes le seul bateau au mouillage. Des montagnes arides entourent la baie et une vallée verdoyante derrière une plage de sable noir. À terre, nous rencontrons un couple qui vit ici, loin de tout. Leur fille de 11 ans vit chez leur parent à Atuona pour pouvoir aller à l’école. Ils vont leur rendre visite un week-end sur deux, en bateau. Il n’y a pas route qui arrive jusqu’ici. Leur isolement est le prix à payer pour la tranquilité, et la douceur de la vie qu’ils mènent ici. Ils chassent le cochon sauvage dont ils sculptent les défenses pour faire des bijoux. Ils sculptent également le bois en de magnifiques tikis ou coupe de fruits. Ils font sécher la noix de coco, la copra, qu’ils exportent à Tahiti pour en faire de l’huile. Un cargo vient la récupérer dès qu’ils en ont réuni 2 tonnes. Leur maison est entourée de bananiers, manguies, pamplemoussiers, avocatiers, dont ils partagent les fruits avec nous. De gigantesques bougainvilliers fleurissent leur jardin. Et la cerise sur le gâteau, ce qui m’a le plus enchanté dans ce lieu idyllique : la source qui jaillit de la roche et qui vrombit en de petites cascades, qui viennent alimenter un bassin d’eau claire, entouré de bananiers et de opuhi, des fleurs blanches sur de longues tiges aux feuilles pointues, qui sentent délicieusement bon. Le bain rafraîchissant est un pur bonheur. C’est le paradis.

Nous rentrons au bateau non sans quelques difficultés : nous avons rempli des bidons avec l’eau de la source et l’annexe est ainsi chargée de 100 kilos. Dur dur de la tracter jusqu’à la mer, et de bien calculer notre coup. La houle se met à entrer dans la baie et les vagues cassent sur la plage. On pousse, on grimpe à bord, la vague casse sur l’annexe. On est trempés! Au mouillage, Patchwork roule et remonter les bidons est assez accrobatique. On entend la chaîne à l’avant qui fait un bruit inhabituel : la main de fer* a du se détacher. Je vais à l’avant pour la remettre : le cordage principal et celui de secours sont tout les deux sectionnés, et la main de fer perdue au fond de l’eau. Thomas plonge sans succès à sa recherche : l’eau est tellement trouble qu’il n’a aucune visibilité. Heureusement, nous avons une main de fer de rechange.

La nuit est agîtée, et aux premières lueurs du jours nous levons l’ancre direction Ua Huka.
La navigation est très agréable. Des dauphins nous accompagnent à l’approche de l’île. Un plafond de nuages noirs recouvre l’île, le soleil fait des jeux de lumière à travers les nuages, éclairant un rocher ou une falaise au milieu de l’ombre de la pluie. Des arc-en-ciel apparaissent ci et là. C’est magique.

Rapidement, nous délaissons notre contemplation béate pour nous concentrer sur la navigation. L’entrée dans la baie de Vaipaee est assez stressante. Les vagues se brisent contre les rochers, rebondissent et créent une mer hâchée. La houle croisée fait des crètes inquiétantes. Dans la baie, nous sommes le seul voilier. On assure le mouillage et on va à terre avec le kayak. Des pêcheurs sont en train de vider des poissons, ce qui attire d’immenses raies pastenague. Depuis la terre, nous voyons Patchwork se faire secouer au mouillage, mais de retour à bord ce n’est pas trop inconfortable. Nous préparons une tarte : Thomas fait la pâte et je prépare la garniture. On enfourne, et je sors jeter les déchets organiques dans l’eau. J’entends un clapot juste derrière nous. Je scrute l’obscurité. Un bateau. Sans lumière. Qui se rapproche. Inquiète, j’appelle Thomas, lui demande d’éclairer. Personne à bord. Ce n’est pas le bateau qui se rapproche de nous, c’est nous qui nous rapprochons de lui! On est en train de déraper! On allume le moteur, et je vais remonter l’ancre. Ok! Non, attend, c’est quoi ce truc?! Un gros rondin de bois est en équilibre sur l’ancre. C’est fou que nous l’ayions crocheté pile en son milieu et que nous l’ayions ainsi remonté! Je le dégage à l’aide de la gaffe, puis nous remettons l’ancre. On met une alarme de mouillage au cas où. La tarte est prête, bon appétit!

Nous dormons mal. Le bateau bouge beaucoup et la main de fer grince en se tendant sous la force de la houle qui entre de plus en plus. Le lendemain, nous nous réveillons sur les nerfs, fatigués et stressés. Nous décidons d’aller à terre afin de trouver un point wifi, et de regarder la météo. Descendre l’annexe avec cette houle nous semble assez périlleux, et le ressac à quai finit de nous décourager : nous débarquerons en kayak. À deux sur un kayak une place dans une mer agîtée, ce qui devait arriver arriva : je tombe à l’eau! Les vingts minutes de marche pour atteindre le spot Wi-Fi suffiront pour faire égoutter mes vêtements, et nous avons enfin la météo : 15 noeuds de vent d’Est, avec rafales à 25 noeuds, et 2 mètres de vagues d’Est dûes au vent. Houle de Sud qui atteindra 1,3 mètre samedi, et houle de Nord de 80cm. Cela ne nous dit rien qui vaille. Nous rentrons au bateau. La houle a effectivement grossi et les rouleaux déferlent sur la plage.
Que faire? Partir et ne pas visiter cette île? Ce serait dommage! Nous choisissons de rester à bord pour surveiller en attendant que le temps s’améliore et que l’on puisse sereinement quitter le bateau pour explorer l’île. Nous restons sur le qui-vive. La houle arrive dans la baie avec puissance et soulève le bateau avec force, tire d’un coup sec sur le mouillage avant que la tension ne se relâche. Les vagues qui se brisent sur les falaises à 100 mètres de part et d’autre du bateau retentissent en un fracas inquiétant. Le bateau fait des embardées, le mouillage grince. L’amarre de la main de fer se brise une nouvelle fois. Nous la remplaçons par deux cordages attachés à des taquets sur le pont. Un des taquets s’arrache. Le stress nous serre la poitrine. C’est l’enfer. Mais nous sommes têtus. Nous avons vraiment envie de voir cette île. Les guides touristiques nous ont fait trop envie avec leurs promenades sur les crètes, leurs chevaux sauvages et leur grotte aux pas mystérieux.

Encore une nuit au sommeil entrecoupé, à l’affût du moindre grincement. Au matin, la houle semble encore grossie. On abandonne. Tant pis, on ne verra pas Ua Huka. On préfère ménager notre bateau et nos nerfs.

La sortie de la baie est assez rock n’ roll au milieu d’une houle croisée qui nous chahute en tous sens. Puis on établit les phares carrés et c’est parti pour 6h de roulis en vent arrière. On en a assez. On veut juste un mouillage sécurisant, et sentir la terre ferme sous nos pieds! Nos voeux seront exaucés à Nuku Hiva. La tension se relâche, enfin.

De retour au paradis.

Nous tirerons plusieurs leçons de cet épisode. Le premier, c’est de mieux se renseigner sur la météo avant de s’aventurer dans un mouillage que l’on sait périlleux! La deuxième, et nous le savions déjà, mais visiblement cela a du mal à rentrer dans nos petites têtes (cf article Merci Bowie) c’est qu’en bateau il est difficile de faire des plans. On s’était dit : depuis Hiva Oa on peut aller à Ua Huka en un bord, partons tel jour, restons-y tant de jours, puis soyons à cette date à Nuku Hiva. C’est une erreur de se donner des dates et des échéances, car elles ne prenent pas en compte l’aléa météo. Leçon apprise (je l’espère).

Enfin, la plupart du temps nous arrivons dans un nouvel endroit avec le minimum d’informations : la langue et la monnaie d’usage, les formalités administratives d’entrée dans le territoire, une vague idée des points d’intérêt qui nous ont donné envie de venir, les mesures de sécurité…et c’est à peu près tout. Puis on rencontre les gens, et ils nous orientent sur les choses à faire et à voir. Cette approche nous permet d’apprécier chaque destination, chaque découverte, avec une intensité toute particulière. Notre regard n’est biaisé par aucune attente, aucune photographie préalablement regardée. Nous appréhendons tout avec notre propre vision et sommes à l’écoute de nos propres ressentis sans chercher à valider une idée préconçue sur les lieux, les cultures, les gens. Nous ne cherchons pas à cocher une liste de sites touristiques. Or cette fois nous avions lu plusieurs guides, plusieurs blog. Nous avons construit des attentes, et elles nous ont encouragés à rester dans une situation périlleuse pour le bateau. Je pense finalement que je préfère laisser la surprise. D’autant que chaque expérience est personnelle, et peut-être que Tartampion a détesté un endroit que j’ai adoré, et a trouvé un endroit extraordinaire alors que je l’ai trouvé insignifiant.

Bref. Nous voilà donc à Nuku Hiva. La baie est magnifique. Nous allons explorer. Je suis sûre que plein de surprises nous attendent. À suivre..

* pièce en inox amarrée à un cordage qui permet de relâcher la tension de la chaîne sur le guindeau en la transferant sur le cordage. Sur Patchwork, ce cordage est relié à une ferrure au niveau de la ligne de flotaison afin de ne pas raguer sur la chaîne qui relie le bout dehors à la coque. Si le cordage est amarré ailleurs alors il grince et rague sur la chaîne, ce qui est plutôt désagréable.

2 thoughts on “Entre le paradis et l’enfer

  1. Love hearing about your journey! Praying blessings and good weather on your adventure! May you find favor from people, the land, the sea, and the weather alike!

  2. Merci pour votre carte, c’est un réel plaisir de recevoir des news du paradis car j’espère que vous l’avez retrouvé ce paradis ?
    Le “Tiki” va nous garder en attendant votre retour. Bon Anniversaire Alexandrine, que les Tikis de l’île t’apportent beaucoup de joie en ce jour. gros bisous à vous deux.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *