Merci Bowie

Merci Bowie

En navigation, on joue au solitaire en écoutant de la musique sur le vieil Ipod. À l’ère où tout le monde vient de passer premium sur Deezer, j’ai conscience qu’on est « has been ». Et pourtant, cet IPod est une mine d’or. 80 Go de musique accumulée par Thomas et moi, d’abord séparément, puis ensemble, depuis 15 ans.

Nous sommes le dimanche 8 avril, à l’aube. Je prends mon quart après un sommeil très agité. On a des vents contraires.

Hier, j’ai pris conscience à quel point nous étions à la merci des éléments. Bien sûr, je le savais déjà. Mais c’était une considération vague, dont je m’enorgueillissais. Je déclamais crânement : « Je vais où le vent me porte ». Foutaises. Je n’avais, alors, pas encore fait l’expérience. Je ne savais pas ce que cela faisait. De voir sa volonté réduite à néant, d’être totalement dépendante de la force et de la direction du vent, sans rien pouvoir y faire, sans qu’aucun de mes actes ne puissent y changer quoique ce soit. Le vent est contraire, et il nous pousse vers cette côte où sévissent des pirates. Au mieux on peut virer de bord, partir à l’est, louvoyer face au vent. Dans tous les cas, le temps de navigation prévu sera considérablement rallongé. « Temps de navigation prévu », même ces mots me semblent absurdes. Comment peut-on prévoir quand on est soumis aux éléments naturels, indomptables et imprévisibles? Les techniques météos ont beau être de plus en plus fiables, on ne peut être sûrs à 100%. Pauvre sotte capricieuse. Tu ne voulais pas rester aux Caïmans. Tu avais bien vu qu’il n’y aurait pas beaucoup de vent, puis qu’il se lèverait Sud-Est. Tu voulais être à Providencia pour ton anniversaire. Le vent se fiche de tes plans. Tu sauras désormais qu’en bateau, on ne fait pas ce que l’on veut. Parce que, finalement, le vent n’est pas Sud-Est, mais Sud-Sud-Est, et ces quelques degrés font la différence. Et toi, tu ne peux plus rien y faire.

Nous sommes donc dimanche 8 avril à l’aube, et je rumine tout cela en prenant mon quart. Et puis j’allume l’IPod. Thomas l’a réglé en mode aléatoire. Je n’aime pas ça, on ne sait jamais sur quoi on va tomber. Pire qu’une boîte de chocolats. Mais là je vois : lecture en cours, David Bowie. Je m’apprête à changer, mais je laisse. Et alors, alors!
En fait je ne connais pas Bowie. Je connais son nom, je revois parfaitement la jaquette du 33 tours chez mes parents. Mais je ne sais pas si telle ou telle chanson est de lui. Je ne pense pas que j’aurais pu mieux faire comme dépucelage. Essayez de vous imaginer que vous ne connaissez pas Bowie, vous l’avez oublié. Maintenant, imaginez-vous sur un voilier, seul au milieu de l’eau teintée en rouge par les premières lueurs du soleil levant. Et imaginez que c’est à ce moment que vous redécouvrez Bowie. Je suis frappée par son génie, je souris. C’est comme si ses chansons étaient faites pour être écoutées dans de tels moments. Tout à coup, ça ne va plus si mal. Patchwork to Major Tom, on est à la dérive. Y’a pas le bon vent, mais y’a Bowie. Ça fait presque trois jours qu’on est parti et il nous reste encore 230 miles à parcourir sur les 350 initiaux, mais y’a Bowie.

Au fur et à mesure des morceaux, j’en reconnais certains. Je me revois vaguement, enfant, chez mes parents, il y a sans doute Tatie et Tonton qui sont là, Papa débouche une autre bouteille de vin. Ou bien, plus âgée, aux soirées rétro de l’Amnesia avec Ugo et Inès.

Dimanche 8 avril, 19h. Énième virement de bord. On essaye de gagner du terrain. 27 miles en ligne droite en 24h, au moins le triple en distance parcourue vraiment. Patchwork pourrait s’appeler Pénéloppe. On perd presque tout le terrain gagné sur un bord en virant. Et surtout, on s’aperçoit que l’on va à quatre nœuds dans un sens, et seulement deux dans l’autre, alors qu’on est à la même allure (c’est-à-dire que le bateau a la même position par rapport au vent). L’évidence nous frappe: il y a 2 nœuds de courant. Non seulement on se bat contre le vent, mais en plus il a du courant.

Nous nous avouons vaincus, les éléments ont gagné. Nous pourrions nous battre, mais cela nous prendrait des jours. Nous ne voulons pas laisser nos parents sans nouvelles tout ce temps. Et puis il vaut mieux attendre le bon vent. Quitte à devoir combattre un courant, autant ne pas avoir aussi à combattre le vent.

Nous sommes dépités, honteux. Belle leçon d’humilité. Nous mettrons 20 heures pour rentrer, contre 80 à l’aller. On n’est rien face à la mer et au vent, et même Bowie ne peut rien y faire.

Nous avons l’impression de revenir d’un trou spatio-temporel temporel. Mis à part le fait que nous n’allions pas au bon endroit, la navigation était très agréable. Nous étions bien tous les deux, loin de tout, au milieu de la mer. Nous avons fait notre rond dans l’eau, sans aller nulle part.

Au final, après 36h aux Caimans nous sommes repartis, et avons pu parcourir les 350 miles qui nous séparaient de Providencia en 4 jours. J’ai passé mon anniversaire en pleine mer, et ça c’était quelque chose!

Et puis Providencia vallait la peine que nous nous donnions tout ce mal, vous découvrirez pourquoi très vite dans le prochain article!

Alexandrine

One thought on “Merci Bowie

  1. Plus je te lis, plus je t’encourage à écrire, on vit votre expérience à travers le récit de vos aventures et ça c’est génial. Dès qu’on reçoit le mail d’un nouvel article, on est tout content de vous lire, la”pauvre sotte capricieuse “nous fait rite aussi et chapeau en tous cas pour la capacité de remise en question dont tu fais preuve. La mer est un bon miroir de nos émotions je pense…et vous savez lire dans son reflet. On a hâte de vous revoir, je ne sais ni où ni quand mais bon, grâce au blog, on vous suit. Merci de nous faire partager tout ça. Et gros bisous de nous 3 .

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