Deux mois à Cuba

Deux mois à Cuba

Deux mois à Cuba, le premier pour découvrir, le second pour faire partager notre expérience et approfondir nos liens avec ce pays. Nous avons reçu les parents de Thomas pendant 3 semaines, puis notre amie Clémence pendant 10 jours. Nous avons eu le temps de découvrir, profiter, nous émerveiller, puis nous intéresser, comprendre, échanger. Car Cuba est un pays magnifique et complexe. Les gens sont adorables, souriants, heureux, mais ils luttent et vivent parfois dans des conditions difficiles. C’est ce que nous avons ressentis à Cuba, une dualité. C’est génial, c’est horrible. Les habitants qui sont tristes de ne pas avoir la possibilité de voyager, mais heureux d’avoir la tranquilité et la sécurité dans leur pays. On est rentrée une fois en pleine nuit à pied avec Clémence sans aucune crainte. D’un autre côté, une jeune fille de 13 ans avide de regarder les photos de nos voyages sur ma tablette, curieuse de ce monde qu’elle n’explorera sans doute jamais. On a vécu ces deux mois très intensément, car nous avons enchaîné des galères techniques et administratives et des moments de pur bonheur, de partage, d’émerveillement, de rencontres.
Les galères…
Pour entrer dans le pays, il faut se rendre dans une marina internationale. Ensuite, à part sur les cayos, on n’a pas le droit de débarquer comme on veut, seulement par les points d’entrée officiels. Or, pour ancrer dans ces points d’entrée officiels et obligatoires, il faut payer en moyenne 15€ par jour. Si on veut laisser le bateau, il doit être à la marina, et c’est le double du prix. À Cienfuegos, nous n’avions pas le droit de laisser le bateau pour la nuit, et c’est à force de négociations que notre petite virée à la Havanne a été tolérée. Mais à Siguanea, sur l’île de la Juventud, impossible de négocier. Mais qui dit obligation d’aller à la marina ne dit pas forcément que les infrastructures sont prévues pour. Ainsi, nous nous sommes échoués dans le chenal pour entrer dans la marina de Siguanea! Un cyclone il y a 8 ans a déplacé le sable, rendant le chenal très peu profond, et ce dernier n’a jamais été dragué depuis. En bon capitaine, Thomas a mis le doigt sur le problème, arguant qu’il n’arriverait pas à rentrer. “Si si ça va passer, sinon on te tractera”. Donc on y va, et évidemment, ça ne passe pas. Cerise sur le gateau, la bateau prévu pour nous tracter est en réaliter hors service. Pendant trois heures, nous avons mis des ancres sur le côté du bateau et tiré sur les winch et le guindeau, les abîmant au passage, pour essayer de se sortir de ce piège vaseux. Finalement, la marina a fait venir une grue, et elle nous a tirés grâce à des dizaines de mètres de cordage bout à bout. Après avoir cassé deux amarres, le bateau s’est finalement dégagé et nous avons pu nous mettre à quai. Heureusement, à Cuba, quelque soit le problème, on trouve toujours une solution!
Une autre chose très frustrante: parce que les cubains n’ont pas la liberté de voyager, ils ne sont pas autorisés à venir à bord d’un bateau. Donc pour contrôler qu’aucun cubain ne vient à bord, on doit passer par ces fameux points d’entrée officiels, ce qui leur permet de voir au passage que la famille, les amis, se sont joints à nous. Il faut donc les enregistrer sur le bateau, ce qui est une démarche payante. C’est assez frustrant de se sentir ainsi contrôlé sur ses activités à bord de son propre bateau. Souvent on a été triste de ne pas pouvoir inviter à bord des cubains qui étaient devenus nos amis et qui nous avaient généreusement invités chez eux.
Sur un tout autre registre, une de nos galères a été l’approvisionnement. C’est la mission pour faire les courses! Oubliez le supermarché Leclerc du coin, ici pour les fruits et les légumes, on va au marché (où on paye en monnaie nationale) et on trouve en général carottes, oignons, betteraves, haricots rouges, ail, poivrons verts, aubergines, concombres; avec de la chance laitue, patates douces, papaye, bananes, goyaves, ananas. On achètera des oeufs au marché noir. Les pommes de terre se vendent aussi au marché noir: la production n’étant pas assez importante, ce qui est cultivé est réservé aux hôtels pour satisfaire les touristes. Certains (soit qu’ils cultivent, soient qu’il transportent, soit qu’ils travaillent dans des hôtels) arrivent à se procurer de la patate et la revendent à prix d’or à la sortie des marchés. Dans les supermarchés, il y aura quelques rayons, chacun rempli d’un seul et même produit (huile, moutarde, lait infantil en poudre, bières, rhum, mayonnaise, quelques conserves). Autant dire qu’on laisse tomber nos habitudes alimentaires et qu’on s’adapte. Et finalement, c’est aussi ça voyager, non? C’est vivre comme les locaux, partager leurs galères et leurs recettes! C’est même parfois amusant de faire le tour de la ville à la recherche d’un ingrédient!
Quand on ne voulait pas trop s’embêter, on allait au restaurant. Il y a des restaurants d’Etat, où on mange à peu près toujours pareil: en entrée des tomates, des concombres, un peu de laitue, en plat quoique vous ayiez commandé (pouler, poisson, porc, crevettes…), une portion de riz et une tranche de citrouille bouillie avec la peau, et en dessert du flan. C’est assez bon au deumerant, mais très peu diversifié. Tout semble standardisé, normalisé, planifié. Il existe aussi des restaurants indépendants, les “Paladares”, qui offrent un peu plus de diversité, mais toujours au grè de ce qu’ils ont pu trouver dans le marchés et supérettes…
Et malgré ces galères, des moments et des rencontres inoubliables.
À Viñales, que ce soit avec Jean-Marc et Martine, où quand nous y sommes retournées avec Clémence, nos hôtes des casas particulares étaient adorables. Prévenant, d’une extrême gentillesse, généreux. De gens pleins de bonté sincère. Et la vallée de Viñales nous a enchantés par la beauté de ses paysages et la simplicité humble et joyeuse de la vie ici.

Au cayo Campo, nous avons rencontrés Juan-Miguel. On est devenus amis très rapidement. Il nous a invités à manger, nous l’avons invité aussi. Là-bas, les gardes frontières sont loin, ils n’en sauront rien. Nous nous sentons tellement bien en sa compagnie et sur ce cayo paradisiaque que nous promettons de revenir la semaine suivante avec les parents de Thomas. Après des nouvelles galères (que je vous épargnerai, ça suffit comme ça), ils arrivent à bord et nous tenons notre promesse. Jean-Marc et Martine seront tout aussi enchantés que nous. Quelle joie de les avoir à bord et de partager avec eux la vie au mouillage et en navigation. Ils retrouvent leurs habitudes sur le bateau qui a été leur maison pendant tant d’années; ils le retouvent dans un lieu paradisiaque (voir article précédent), et nous passons 10 jours merveilleux.


Juan-Miguel travaille sur le cayo campo pendant un mois, et rentre chez lui le mois suivant à l île de la Juventud. On s’y donne rendez-vous. Après une dizaine de jours sur l’île principale avec ses parents, Thomas rentre au bateau. Je le rejoins quelques jours plus tard avec Clémence. À peine arrivées, nous sommes accueillies par Juan-Miguel et ses amis. Un de ses pote est rentré des Etas-Unis et il régale tout le monde avec un cerdo asado (porc grillé). On grimpe dans la benne d’un camion, et les cheveux au vent nous voilà partis pour une ferme au milieu des pins. Rhum, braises, dominos, bières, musique latino. Thalia, une jeune fille de 13 ans nous apprend à twercker et à nous trémousser à la cubaine. Clémence et moi nous prenons au jeu, pendant que Thomas se laisse entraîner dans une salsa endiablée avec la grand-mère de Thalia. Juan-Miguel a dit à ses amis que je ne mangeais pas de viande, et malgré mes protestations ils insistent pour me cuisiner autre chose. J’accompagne l’un d’entre eux dans le potager et nous cueillons des tomates, des poivrons et une laitue: un régal.
Après une soirée complètement à la cubaine, nous disons au revoir à nos nouveaux amis. On se serre dans les bras. On ne sait pas quand on se reverra, mais on reste en contact!


Le lendemain, nous prenons le large vers playa frances, et j’offre sa première plongée à Clémence. Quel plaisir de plonger depuis le bateau, d’avoir la chance et la possibilité de s’équiper et de partir aussi facilement explorer les fonds marins. La deuxième plongée à Maria la Gorda sera encore mieux: Clémence est maintenant comme un poisson dans l’eau et nous profitons de la clarté de l’eau, de la beauté des coraux et de l’abondance des poissons.


Au moment où j’écris ces lignes, je pense faire le bilan de notre expérience à Cuba. Je me dis qu’on s’en va demain, et que notre aventure ici est terminée. Mais je me trompe.
22 mars 2018
Nous n’avons plus d’eau. Nous sommes à Maria la Gorda, et nous n’avons plus d’eau. Nous n’avions pas fait le plein pour ne pas alourdir le bateau et pouvoir sortir de Siguanea (souvenez-vous, on s’est échoué à l’allée!), et un bateau de plongée était venu nous vider le contenu de son réservoir, mais visiblement cela ne représentait pas grand chose. Comment faire? Remplir des bidons, acheter des bouteilles, et aller dans une marina pour faire le plein? C’est un peu galère, la première marina est à 40 miles (Los Morros, au moins 8h de navigation) et contre le vent. En plus elle nous éloigne vers l’ouest, ce qui fait mal notre affaire pour aller à Providencia, au Sud. Sinon, Cayo Largo, mais c’est à 160 miles: c’est quand même risqué de prendre la mer pour plus de 24h sans eau. Et si…? Non, quand même! On n’oserait pas! Et pourtant…on appelle à la VHF ce superbe méga yacht au mouillage à côté de nous. Hier ils nous ont fait “coucou” quand nous sommes passés à côté, ils ont même pris Patchwork en photo, ils ne doivent pas être si méchants! En effet, immédiatement, le capitaine comprend notre problème, et nous offre son aide. Nous voilà amarrés par la poupe à l’arrière de Samaya! L’équipage nous fait passer un tuyau, et pendant que notre réservoir se remplit de ce liquide vital, ils nous envoient un thermos d’expresso, et nous faisons connaissance. Cette situation paraît totalement irréelle, nous sommes emplis de reconnaissance et de joie: vive le monde de la mer et la solidarité! Au final, c’est génial de galérer, car les problèmes offrent l’occasion à des inconnus de révéler leur générosité et leur humanité. Cette entraide qui n’existe que s’il y a un problème est tellement géniale qu’on est presque contents d’avoir eu ce problème! Cela me rappelle ce vieil homme au Maroc qui disait “les problèmes, c’est le sel de la vie”.

 

Sereins, nous repartons nous amarrer à une bouée et allons à terre déposer Clémence qui repart le soir pour Paris. Nous la quittons avec émotion. Mais la vie nous laisse peu de répit: à peine le taxi partis nous allons faire le fameux despacho (l’autorisation de quitter une marina pour aller en rejoindre une autre). María la Gorda n’est pas une marina internationale, on ne peut pas faire les papiers de sortie du territoire. Maison n’a pas envie d’aller à Los Morros, et on a peur de ne pas arriver à Cayo Largo avant l’expiration de notre visa, le 23. Ce serait bête de devoir payer l’extension de visa à un jour près! On hésite, on se demande si on ne va pas partir sans le papier officiel. Mais cela voudrait dire que nous serions illégaux à Cuba, plus le droit d’y aller pour le reste de notre vie! Ce serait quand même dommage!
On rumine tout cela tout en se préparant à partir. Le système hydraulique de la barre à roue fuit. Nous avons fait la dernière navigation avec la barre franche, mais on n’est pas très chauds pour barrer pendant 6 jours jusqu’à Providencia. Thomas a donc du pain sur la planche pour réparer tout ça. Pendant ce temps, je cuisine au maximum, fait des tupperware que je garde aux frigo: la traversée depuis la Jamaïque m’a servi de leçon! (Voir article Une arrivée à Cuba rocambolesque). Le stress monte. On sait qu’on est dans une course contre la montre: le front froid arrive, il faut absolument profiter de ce vent pour avancer un maximum vers Providencia. De plus, le mouillage à Maria la Gorda n’est pas du tout protégé, et le vent qui ne cesse de monter ne va pas tarder à lever la houle. On enchaîne, on gère. Thomas se fait donner un tube hydraulique par le méga yacht, et par la même occasion leur chef nous offre un sac plein de victuailles! Après plusieurs mois dans des pays où l’approvisionnement n’était pas des plus aisés, c’est Noël!


Il est 15h, on n’a pas encore eu le temps de manger. La houle se lève. Le mouillage devient de moins en moins confortable, l’avant du bateau se lève, et plonge dans l’eau: on bouge encore plus qu’en navigation. Il est temps d’y aller. La réparation de Thomas a l’air de tenir, le repas est fait, la vaisselle faite, tout est rangé. On se détache de cette bouée et on y va!
Je vais à l’avant, Thomas est à la barre. Il enclenche la marche avant pour me donner du mou. Je lâche un côté de l’amarre et tente de reprendre le mou de l’autre bout. Nous avons mis deux cordages bout à bout pour diminuer la tension sur la bouée, et le noeud de chaise bloque sur la boucle de cette dernière. J’essaye de me dépatouiller, je tire sur les cordages. Thomas me dit de faire attention, je fais mon air de “merci bien, j’ai l’habitude”, mais je fais quand même bien attention à mes doigts et mes mains. Mais pas à mon pied. Il est posé sur le filet à l’avant et j’ai posé là le mou du cordage que j’ai remonté. Le bateau se fait emporter par le vent et la houle, le cordage se tend…et enserre mon pied. Je hurle “mon pied, mon pied, Thomas, fait marche avant!” Je ne me rends pas compte de ce qu’il fait, tout ce à quoi je pense en cet instant c’est “je vais perdre mon pied”. Mais il fait ce qu’il faut, car tout à coup la tension se relâche, je dégage mon membre. Thomas se précipite vers moi, je lis dans ses yeux la détresse, l’inquiétude et l’amour. Je dois sans doute crier de nouveau: ” je vais bien, je vais bien”. Je veux le rassurer, je veux rassurer, aussi. Je sens bien que rien n’est cassé. La peau est arraché, les tissus rougis, le motif du cordage est imprimé sur mon pied, mais je vais bien. Thomas me prend dans ses bras, je hoquette un sanglot. Je vais bien. On finira par reprendre les cordages au maximum et par couper le reste. Tant pis on laisse un peu de bazard sur la bouée, mais au moins on garde nos membres.
Une fois partis, je laisse s’évacuer la pression. J’ai eu si peur! Quelle erreur de débutante, je m’en veux! Mais pas trop quand même, la douleur à mon pied est déjà une punition suffisante, et tout le monde peut faire des erreurs. La mienne a failli me coûter mon pied, mais il n’en est rien, alors on prend une rasade de rhum et on continue.
Aujourd’hui, j’ai cru que j’allais perdre mon pied, et pourtant le sentiment en moi que j’adore ma vie est redoublé. J’aime prendre des risques, relever des défis, et tout cela ne manque pas quand on vit et voyage sur un voilier. Quand on arrive à se sortir des pires situations on se sent encore plus vivant, on se sent fort. C’est comme si le stress et la peur étaient deux fois, trois fois, dix fois compensés par une montée d’énergie et de bonheur. On se crispe, on retient son souffle, puis on emplit ses poumons. Merde, qu’est-ce qu’il est bon de respirer!

Je publie cet article depuis les îles Caymans, après plus de 48 heures de navigation qui se sont bien passées. Nous allons nous reposer et remplir les cales d’approvisionnement, puis direction Providencia!

À bientôt!

2 thoughts on “Deux mois à Cuba

  1. Toujours aussi passionnant cette aventure, et un régal de te lire. Thomas gère drôlement bien les situations critiques et vous vivez des choses si excitantes, continuez à nous faire rêver et on espère vous revoir bientôt. Peut être un changement en vue pour nous… On vous dira ça bientôt, en attendant mille bisous de nous 3

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