Une arrivée à Cuba rocambolesque

Une arrivée à Cuba rocambolesque

Alerte! Ceci est l’article le plus long de l’histoire du blog! Préparez-vous une bonne tasse de thé, emitouflez-vous sous un plaid dans le canapé, coupez le téléphone, et je vous embarque!

Mercredi 17 janvier 2018, Ochos Rios, Jamaïque. Nous nous préparons à partir pour Cuba. En un mois en Jamaïque, Thomas s’est constitué un réseau d’amis locaux, et c’est tout naturellement qu’on se met à couple d’un catamaran pour faire le plein d’eau au ponton privé d’une compagnie de “day charter”. Un petit tour au marché local et une mission à la station service avec deux jerricans et notre diable pliant, et nous voilà prêts. Tu crois qu’on aura assez d’essence? Ça devrait le faire, on n’a que 120 miles jusqu’à Santiago et pas de vent annoncé.

Pour notre dernière soirée en Jamaïque, nous invitons Jen et les nouveaux amis de Thomas: Lemoney, Pablo et Marco. J’invente le “banacolada”, une piňa colada avec de la banane à la place de l’ananas. Pablo ramène des spécialités locales: dumplings et akis à la morue. Après quelques verres de mon cocktail, ils arrivent à nous faire promettre de revenir les voir, et on se quitte émus.

Jeudi matin, on se fait réveiller par une houle de côté qui fait tanguer le bateau désagréablement. Il n’y a pas un souffle de vent et le bateau bouge comme en pleine traversée de l’Atlantique! On décide de partir au plus vite, prévoyant d’être moins balotés une fois en marche. Je cuisine souvent un gros plat de lasagnes, un gratin ou une casserole de pâtes quand on prévoit des navigations de 24h. Mais cette fois les prévisions annoncent une mer calme et très peu de vent, je ferais en route.

Il n’y a effectivement pas de vent, mais une longue houle de côté. Après quelques heures à se faire secouer, le vent se lève un peu. On hisse les voiles, qui nous amènent un peu de stabilité. Mais le vent lève la mer…dans le sens inverse de la houle précédente! Nous voilà pris dans un remou de houles croisées, un méli-mélo de vagues et d’écumes. En haut, en bas, à bâbord, à tribord. Je comprends ce que ressentait le culbutot Mickey qu’avait ma petite soeur quand elle était bébé! Nous voilà tout les deux, tels des phoques échoués, affalés sur nos poufs, à ressasser notre mal de mer. Même après deux ans et demi de vie en mer, on n’est jamais très vaillant les premiers jours de pleine mer. Il faudrait se mettre quelque chose dans l’estomac. Oui, manger nous ferait du bien. Je prends mon courage à deux mains et descends chercher de quoi nous mettre sous la dent. Je jette mon dévolu sur une boîte de lentilles, que nous mangerons froide.

Ça va un peu mieux, mais le vent commence à forcir, et il est contre nous. Thomas prend quelques degrés à l’ouest, qu’il espère regagner en se rapprochant des côtes, qui devraient nous protéger de la houle. Une fois le soleil couché, le vent se révèle glacial (bon d’accord, tout est relatif, on est dans les Caraïbes, mais il était bien froid!). La navigation au prè nous gratifie d’embruns. On grelotte, sans avoir la force de rentrer chercher de quoi se couvrir : s’activer à  l’intérieur du bateau, c’est le mal de mer assuré. On commence nos quarts de nuit. Tantôt endormis sur le canapé, calés de part et d’autre par des oreillers; tantôt luttant contre le sommeil, le vent, les embruns et le froid.

À deux heures du matin, le vent nous fait encore une refusante. Au moteur, face au vent et aux vagues, notre niveau de gazoil descend en flèche. L’avant du bateau se soulève, puis s’écrase sur les vagues. Ça tape, ça secoue, et on n’avance qu’à trois noeuds. Thomas se résout une fois de plus à changer de cap. Nous nous dirigeons à présent à la voile sur la Bahia de Pillon. Nous savons que nous ne pourrons pas y faire les papiers d’entrée dans le territoire, mais espérons pouvoir acheter le gazoil qu’il nous manque pour remonter face au vent jusqu’à Santiago, à 80 miles à l’est.

Au lever du jour, nous sommes suffisamment près des côtes pour être protégés de la houle. J’en profite pour exaucer mon souhait le plus cher, qui m’a hanté l’esprit toute la nuit: cuisiner un bon repas, et MANGER!! Au menu frites au four au paprika et herbes de provence, et un ragoût de soja texturé. Y’a pas à dire, quand t’es en mer, la bouffe, c’est la vie! Et quand t’es gerçoise, après presque 24h de jeûne, des bonnes papates au four, c’est le paradis!

Nous voilà bien revigorés, et arrivés au fin fond de la Bahia de Pillon. Ce qui semble être un bateau de gardes côtes est amarré sur une jetée en béton. Ils ne répondent pas à la VHF. Nous nous approchons suffisament pour pouvoir leur parler. Nous avons besoin de gazoil!  Ils nous invitent à nous amarrer à la jetée, il y a une pompe à essence juste à côté. Pares-battage, amarres. Après deux tentatives d’approche, ils nous disent d’aller se mettre à l’ancre: il n’y a rien pour nous attacher sur la jetée. Deux hommes en uniforme nous demandent de venir les chercher en annexe une fois mouillés, ils s’occuperont de nos papiers.

Lorsque Thomas s’approche en annexe, ils lui somment de repartir: il n’a pas le droit d’aller à terre, et ils ne viendront pas à bord. Apparemment ils ont changé d’avis. On se disait bien que ça avait l’air bien trop facile! Thomas rentre au bateau et tente de leur expliquer à la VHF que nous avons besoin de gazoil pour continuer. Mais l’officiel en uniforme reste inflexible : vous n’avez pas le droit d’être ici, vous devez partir sur-le-champs et vous rendre dans une Marina Internationale. Avec moins de 80 litres dans notre réservoir, sachant qu’on consomme en moyenne 1 litre au mile, c’est peine perdue d’essayer d’aller à Santiago.

On établi nos voiles et on va où le vent nous porte: direction l’ouest! D’après nos recherches internet la prochain marina internationale est à Trinidad, à plus de 200 miles. On est vendredi midi et ce n’est pas la peine d’espérer pouvoir faire les papiers pendant le week-end. On profite donc de la navigation qui s’avère géniale! Le vent souffle depuis la terre à 15-20 noeuds, le bateau file par vent de travers à 7-8 noeuds sur une mer calme, le rêve! Une fois passé le Cabo Cruz, on prend quelques degrés Nord et on se retrouve au prè bon plein. Le bateau gîte mais l’absence de vague rend la navigation des plus confortable. Patchwork nous montre sa puissance, sa rapidité, sa performance. Nous sommes fiers et jouissons de cette navigation idéale.

Nous longeons à présent les Jardins de la Reine, un archipel de cailles, de récifs et de mangrove. Au petit matin, nous repérons des bouées de mouillage au large d’une petite plage. Elles sont parés d’un cordage de 30 milimètres de diamètre, signe qu’elles pourront soutenir notre 16 mètres. Une fois bien amarrés et l’alarme de mouillage activée (il y a quand même 25 noeuds de vent) nous profitons d’une repos bien mérité.

Ceux qui me connaissent bien savent combien mon activité onirique est riche. Le fait que nous n’ayions pas plongé sur le corps-mort pour vérifier son état devait me stresser, car j’ai rêvé que nous décidions de ne pas quitter le navire tant la menace de se décrocher et de partir à la dérive était grande. Au réveil, un mauvais présentiment s’insinue en moi. L’après-midi est déjà bien avancée et nous décidons de rester à bord.

Après une bonne nuit de sommeil, nous nous réveillons dimanche assoifés d’aventures. J’avais vu des photos des Jardins de la Reine sur le compte Instagram du National Geographic, et elles montraient des crocodiles et des requins! Tout excités, nous mettons l’annexe à l’eau et partons explorer les alentours. L’eau est d’une limpidité de verre. Des fonds de sable au bancs d’herbiers en passants par les récifs, les nuances de couleur vont du blanc au bleu marine en passant par le vert et le turquoise. Nous nous engageons dans la mangrove et éteignons le moteur. Le calme s’installe. Un silence comme on en a rarement entendu. Le vent fait à peine bruisser les feuilles des palétuviers, l’eau de l’estuaire est d’huile. Même les vols d’oiseaux sont silencieux. On a l’impression d’avoir pénétré un sanctuaire, un lieu interdit où la nature est reine, où le silence est maître. On scrute la surface de l’eau, à l’affût de notre premier crocodile. On rame sur les canaux qui sillonent la mangrove. Une ombre entre les racines : un barracuda. Ici l’eau est trouble, quelque chose soulève le sable : une raie pastenague. Après plusieurs heures à arpenter la mangrove, nous retrouvons notre chemin vers l’ouverture sur la baie. Le Patchwork est toujours là.

Nous décidons de nous reposer une nuit de plus et de mettre les voiles au lever du jour. Il nous reste 80 miles à parcourir pour arriver à Trinidad. Thomas accuse le coup des nuits de navigation et s’endort à 19h. Je reste seule debout, et malgré moi je guette les bruits au dehors. Le vent forci et fait claquer les drisses contre les mâts. L’amarre grince sur le bois. Je vais me coucher à 22h30, mais n’arrive pas à trouver le sommeil. Qu’est-ce qu’elle m’agace cette amarre à grincer ainsi! Allez calme-toi Alex, essaye de dormir. Mais ça me stresse, je suis inquiète. Il n’y a pas de raisons de s’inquiéter, cela fait 2 jours qu’on est ici, c’est du solide cette bouée, dors maintenant. Mais je n’y arrive pas. À 23h15, je réveille Thomas.

-Je sais qu’on ne peut pas y faire grand chose, mais cette amarre qui grince me stresse et m’empêche de dormir.

-Et tu m’as réveillé parce que tu ne peux pas dormir?

-Je voulais que tu me rassures.

Rationnelement, je n’avais aucune raison de réveiller Thomas. On s’est agacés. Je suis sortie en râlant pour doubler le noeud de cabestan, plus pour me rassurer que par réelle nécessité. Alors que je rentrais dans le bateau, Thomas s’est écrié:

-Tu as entendu ça?!

-Quoi?!

-Je crois que ça a lâché!

J’allume l’IPad : l’alarme de mouillage se met à retentir. Thomas se précipite dehors, scrute l’horizon, en vain: la nuit est d’un noir opaque.

De mes doigts tremblants j’appuie sur le bon onglet de la tablette et la carte s’affiche, avec l’icone du bateau…en mouvement. Je me tourne vers Thomas, fébrile:

-On est à la dérive.

-Ok, on se calme. Alex détends-toi, je crains pour ta santé mentale (oui oui, il a vraiment dit ça!).

-Ça va je vais bien, c’est juste une situation stressante.

-Oui c’est stressant, mais ça va aller. On va tranquillement aller détacher la bouée, puis on va mettre les voiles et partir pour Trinidad. Ce n’est pas la peine de galérer à reprendre une bouée en pleine nuit.

Comme d’habitude, Thomas fait preuve de calme et de sang froid. Je prends une grand inspiration, et j’y vois plus clair. Je sors pulls, manteaux, pantalons, bonnets et gilets de sauvetage. On prend le temps de bien s’équiper avant de sortir, hors de question de rajouter du risque à une situation déjà peu arrangeante. Je campe une lampe frontale sur ma tête et nous sortons. Il doit bien y avoir 30 noeuds de vent. La bouée pend à l’avant du bateau, le mouillage s’est brisé plus bas, sous l’eau. Nous nous dégageons, et laissons partir la bouée à la dérive, tant pis. Nous nous assurons qu’aucun cordage ne traine dans l’eau. Nous contrôlons notre dérive sur la carte, le champ est libre. On reste protégés de la houle par les récifs. Nous avons le temps de faire les choses bien. Calmement, avec des gestes précis et un minimum de paroles (pour s’entendre avec ce vent il nous faut hausser la voix, moyen de communication qui donne l’impression de se faire crier dessus. Pas idéal en moment de crise, vous en conviendrez). Nous prenons un ris dans la grand voile et la hissons. Nous hissons la trinquette et déroulons un peu de génois. Après avoir dérivé pendant un peu plus d’un kilomètre, nous voilà partis au près bon plein.

Assis sur nos poufs, cette fois nous ne sommes plus des phoques échoués mais des marins fiers : nous avons su gérer la situation et nous admirons notre navire tracer sous la voûte étoilée.

Ce départ anticipé nous permet d’arriver à Trinidad lundi un peu après midi. Nous prenons contact avec les autorités par VHF et attendons leur venue au mouillage. Au bout de 45 minutes, un petit bateau avec 3 hommes en uniforme s’approche : nous pouvons descendre l’annexe et aller au bureau faire les formalités. Premier pas sur la terre ferme en 5 jours. Le garde côte nous accueille et nous demande d’où nous venons. Son visage affiche une mine embêtée. De Jamaïque? Vous n’avez pas encore fait l’entrée à Cuba? C’est qu’ici, on est une marina nationale, il  vous faut aller dans une marina internationale pour faire l’entrée. Évidemment, c’était trop beau pour être vrai. Thomas argue que nous n’avons pas assez d’essence pour aller à Cienfuegos, à 40 miles de là. Le jeune garde côte va voir ce qu’il peut faire. Au bout de quelques minutes, il revient vers nous et nous demande de rentrer au bateau, et de rester en veille sur le canal 16. Il y a peut-être moyen de faire venir la douane et l’immigration demain.

Nous rentrons donc au bateau. Il ne nous reste plus qu’à attendre.

Alors on fait des crêpes. 🙂

Une bonne heure plus tard, le bateau chargé désormais de 5 officiels se met à couple du Patchwork. Thomas remplit des papiers puis les gardes côte fouillent le bateau. Pendant qu’il montre les moindres fond de cale aux uniformes blancs, je fais la conversation à l’uniforme vert, qui est en admiration devant le bateau. Il remarque les photos du mariage affichées sur un coin de mur et je peux lui montrer le père de Thomas, qui a fabriqué le bateau. Il est très impressioné. Ils repartent en s’excusant de nous avoir importunés, et nous proposent de nous amener 50 litres de gazoil le lendemain matin pour pouvoir aller à Cienfuegos. Ils ont prévenu leurs collègues sur place et ils nous attendent pour faire les papiers.

Après leur départ, Thomas bouillone. Ce n’est pas possible, on va jamais arriver à y entrer dans ce pays! Cette fois c’est moi qui reste calme. Je m’étais préparée psychologiquement à rencontrer des difficultés après avoir lu sur un blog qu’un équipage était resté sur leur bateau au mouillage pendant une semaine, sans pouvoir descendre, car les douaniers étaient en rupture de stock de papier vert. La seule chose qui m’embête, c’est que nous n’avons toujours pas pu donner de nouvelles à nos parents, et nous ne voulons pas les inquiéter. En plus, demain, c’est l’anniversaire de ma maman, et je ne pourrais même pas lui souhaiter. Mue par cette nécessité, j’allume le téléphone. Toujours pas de service. Et pas de réseau WiFi à portée. Je trafique les réglages. Et si j’essayais de chercher un réseau local? Bingo! Le téléphone ne s’était pas connecté automatiquement, mais il a du réseau! Je prépare un SMS et prie pour qu’il s’envoit. Échec. Je réessaye avec le téléphone de Thomas. Cette fois ça marche! Maintenant ils peuvent nous faire faire tout le tour de l’île s’ils veulent, ça m’est égal! J’ai pu dire à nos parents que nous allions bien, et souhaiter un Joyeux Anniversaire à ma maman.

Mardi matin nous mettons donc une fois de plus les voiles direction Cienfuegos. On n’a pas encore visité Cuba, mais on peut vous dire une chose: la navigation le long de ses côtes, c’est le pied!

Le papa de Thomas nous encourage par SMS : Cienfuegos, une des plus belles baies du monde, idéal pour faire la clearance à la marina. On espère! On a beau apprécier de naviguer le long des côtes cubaine, on a hâte d’aller voir depuis la terre!

Mardi 23 janvier 2018, un peu après 18h. Ça y est, nous sommes en règle et pouvons profiter pleinement de l’expérience cubaine! Nohs sommes prêts à nous en mettre plein la vue, les oreilles, les papilles et le coeur. À très vite dans un nouvel article!

One thought on “Une arrivée à Cuba rocambolesque

  1. Superbe récit et encore de sacrées aventures, on voyage avec vous, on y est !!!! Bon faut dire qu’on viendrait bien à Cuba.
    Mais ce sera pas facile cette année. Mais bon comme rien n’est figé et sue la vie est mouvement, on va pas complètement oublier l’idée !!!! Gros bisous à vous

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