Notre expérience dans un ouragan de catégorie 5

Notre expérience dans un ouragan de catégorie 5

Nous sommes rentrés en Guadeloupe le 12 septembre. Pas de mauvaises surprises au bateau, fort heureusement. Seulement un grand nettoyage en perspective. Nous sommes sortis de la marina pour aller au mouillage juste en face, histoire de dire qu’on était à l’ancre, qu’on n’était plus parqué, aligné avec les autres bateaux, mais que nous reprenions notre liberté. Sur les quelques centaines de mètres menant au mouillage, nous étions à 2 noeuds, tant les coquillages sur la coque exerçaient de frotements contraignants notre avancée. Nous avons passé 2 jours à ranger et nettoyer le bateau, des fonds de cale au pont. Le vendredi, nous avons joui d’un repos bien mérité.
Après Irma une semaine plus tôt, un ouragan de catégorie 5 qui avait ravagé les îles du nord, nous surveillions la météo de près. Un système venait d’apparaître au large de la Martinique, annonçant un maximum de 35 noeuds de vent. Rien d’alarmant. Patchwork venant de Gruissan, où la tramontane est le lot quotidien, 35 noeuds ne lui font pas peur. Le lendemain, le samedi donc, en début d’après-midi, nous avons reçu un message de notre amis Magnus:” Les gars vous avez vu ce qui arrive? Vous devriez partir vers le sud!” Le temps de charger la météo (nous la regardons sur le site windy, il existe aussi en application, très facile d’utilisation et souvent juste sur les prévisions) je recevais un message d’une autre amie, avec qui j’avais fait les magasins la veille: “nous partons vers le sud, je laisse les affaires que tu n’as pas pu prendre hier à cause de la pluie au bureau Tradewinds”. Tout cela commençait à être alarmant. Les prévisions météo n’avaient plus rien à voir avec la veille: un cyclone était en formation, et il se dirigait sur la Guadeloupe!
Ni une ni deux, j’ai enfilé mon masque et mon tuba et suis allée gratter les coquillages sur la coque. Thomas a fait l’entretien du moteur, pour être sûr qu’il tiendrait la route au besoin. Thomas a ensuite équipé une bouteille de plongée et est allé finir de gratter les coquillages sur la partie de la coque qui m’avait été inaccessible en apnée. J’ai monté la grand-voile et la pouilleuse, j’ai rangé tout ce qui serait susceptible de tomber pendant la navigation. À 18h, heure de fermeture de la station service, nous faisions la queue derrière les catamarans Tradewinds pour faire le plein. Ils partaient pour Canouan, aux Grenadines. Franco, le manager de base de Guadeloupe, nous a ajoutés dans la conversation whatsapp de la flotte pour nous tenir informés des prévisions météo. La station essence a fermé juste après nous avoir servis, ce qui nous a permi de rester à quai pour les derniers préparatifs. Nous avons monté le génois, j’ai fait un gros plat de pâtes. Et nous sommes partis.
En une après-midi nous avons rendu le bateau navigable. Après un an au port le Patchwork fendait de nouveau les flots! La navigation s’est bien passée. Nous avons du faire du moteur au début, faute de vent, puis au passage sous le vent de la Dominique. Dès le dimanche matin, nous avons commencé à recevoir du vent de la dépression en formation. Dans le canal de la Dominique nous allions bon train. Mais nous étions exténués. La fatigue de l’après-midi de préparation intense ajoutée à la nuit de quart entamait notre moral. Franco continuait de nous donner des nouvelles. La dépression venait de passer en ouragan de catégorie 1, et on devait s’attendre à ce que ce soit un catégorie 2. Elle s’appelait Maria. Deux options s’offraient à nous: poursuivre vers le sud pour rejoindre la flotte Tradewinds, mais craindre de se retrouver en mer pendant le passage de l’ouragan, étant moins rapides que les catamarans, et puiser sur nos ressources; ou se mettre à l’abri en Martinique, conscients d’être moins bien tirés d’affaire qu’aux Grenadines, mais conservant notre énergie pour pouvoir agir le moment venu. Nous avons choisi la deuxième option.
Nous sommes allés nous ancrer aux Trois Îlets, dans la baie de Fort-de-France. Nous avons choisi un abri au sud du “gros îlet”. Nous étions seuls au mouillage, ce qui enlevait le risque d’un bateau dérapant sur nous, ou d’entrer en collision avec un autre bateau si nous-même dérapions. Nous avons déroulé nos 60 mètres de chaîne, et sommes allés nous coucher tôt. À 6h30 du matin, une bourasque de vent nous a réveillés. Ça y est, ça arrive… Mais non, fausse alerte. Nous avons attendu toute la matiné. Nous savions que le cyclone arrivait. Nous étions prêts, nous l’attendions. Je prenais un livre, lisais deux pages, le refermais nerveusement, me levais. Faisais les cent pas, regardais les prévisions météo pour la énième fois. J’allais dehors, je regardais le ciel gris, guettais le vent. Le cyclone était passé en catégorie 3, puis 4, puis 5. Le passage de l’oeil, initialement prévu dans le canal de Saintes, juste au sud de la Basse-Terre ( Guadeloupe ), était désormais annoncé juste au Nord de la Martinique, en plein sur la Dominique. Les vents au sud de l’oeil sont toujours moins violents qu’au nord, ce qui nous rassurait, mais la proximité de l’oeil n’en demeurait pas moins inquiétante. Vers 13h nous avons commencé à sentir le vent prendre de l’intensité. 20 noeuds, 25 noeuds, 30 noeuds, 40 noeuds. Le bateau tenait. Le moral aussi.

Thomas en mode guerrier met Maria au défi!

Nous étions en veille sur le canal 16 de la VHF, incapables désormais de faire autre chose que d’écouter les interventions du CROSSAG, et d’envoyer des messages à nos familles et amis. Un bateau avait lancé un appel de détresse dans le canal de la Dominique. Un hélicoptère avait été envoyé mais le pilote ne voyait aucun signe de vie à bord. Le bateau allait toutes voiles réduites, il tenait la mer. Un plaisancier a demandé assistance pour quitter son navire, au mouillage au François, au vent de la Martinique. Devions-nous quitter le bateau, nous aussi? Non, on se sentait en sécurité, et c’était fort heureusement le cas. Un capitaine pour DreamYachtCharter voulait avoir des nouvelles. Il était en mer. Le CROSSAG a relayé les consignes de la compagnie de charter: continuez vers le sud, et lorsque le vent passera sud, abritez-vous à St-Lucie.
Car le vent du nord allait passer ouest, puis sud. À la tombée de la nuit, le vent a encore forci, et s’est établi à l’ouest. Ce changement de direction a fait s’exercer une force de traction d’un angle nouveau sur l’ancre, qui n’était donc plus aussi bien crochetée. Nous avons commencé, lentement mais sûrement, à déraper. Thomas a mis le moteur, juste en prise marche avant, pour contrer un minimum la force du vent. Il m’a rassurée ” je laisse le bateau déraper un peu, il n’y aucun risque, il n’y a rien derrière nous avant plusieurs centaines de mètres, cela va nous éloigner du gros îlet pour quand le vent passera Sud”. J’ai fait confiance à mon capitaine. Pendant des heures nous avons scruté la nuit, essayant d’appercevoir le gros îlet. Nous avons épié la position du bateau sur la carte GPS (cf photo ci-dessous). Nous discutions par message avec nos familles, nos amis. Nous les rassurions, et ils nous tenaient compagnie dans cette attente. Attendre que ça passe. Vers 22h Thomas est allé dormir un peu. J’ai continué de surveiller. À partir de 23h le vent a commencé à tourner Sud. C’était bon signe, l’ouragan était en train de s’éloigner. Vers minuit le vent était établi Sud. Thomas s’est levé. Notre dérive vers l’Est nous avait éloignés de l’îlet, nous étions à présent libres de dériver vers le Nord. Mais cela voulait aussi dire que nous étions moins protégés. La houle entrait peu dans la baie, mais suffisamment pour rendre le mouillage assez inconfortable. À minuit et demi, la pluie s’étant un peu calmée, nous avons décidé de lever l’ancre pour aller mouiller plus au sud, près de la côte, afin de bénéficier d’une meilleure protection. Nous n’avions aucun repère visuel. Nous devions faire confiance à la carte GPS, au moteur et au guindeau. Le vent nous fouettait le visage, nous hurlions pour nous entendre. Par le passé, j’ai plus d’une fois rouspété contre les caprices du guindeau, je priais pour que tout aille bien. Et tout s’est bien passé. Nous avons remis l’ancre près de la côte sud. Nous étions bien protégés de la houle, et ressentions beaucoup moins la puissance du vent. Nous étions bien mouillés. Nous avons mis l’alarme de mouillage, et sommes allés dormir. Et au milieu de l’ouragan qui s’éloignait, nous avons dormi comme des pierres, confiants en notre bateau.

La croix représente notre deuxième position, la trajectoire de dérive est indiquée par les horaires

Quel récit! Vous avez eu le courage de tout lire? Au final, nous avons été bien épargnés. À notre échelle nous avons eu l’impression d’avoir vécu une épreuve, mais ce n’était rien à côté de qu’ont enduré la Dominique et Puerto Rico, entre autres. À aucun moment nous ne nous sommes vraiment sentis en danger ou n’avons senti que la situation nous échappait. Nous avons eu de la chance, et sommes plein de compassion pour ceux qui en ont moins eu.
Les jours suivants, nous sommes restés aux Trois Îlets, et avons eu la surprise et la plaisir de faire la connaissance d’un de mes cousins éloignés et de sa famille! Puis nous sommes remontés en Guadeloupe. Nous avons fait le carénage du bateau pour être fin prêts à reprendre notre voyage.
Fin août, nos amis Lindsey et Magnus nous avait proposé de les remplacer pour leur travail de charter de fin novembre à fin février. Ils venaient d’acheter un bateau et voulaient se dégager du temps pour effectuer les travaux de remise en état nécessaires. C’était l’occasion de passer du temps avec eux, et de voir les Îles Vierges. Mais leur bateau a souffert d’Irma. Et le bateau sur lequel nous devions travailler, qui était amarré à Puerto Rico, a souffert de Maria. Aux dernières nouvelles, qui datent d’une semaine, le bateau de charter va être en réparation jusqu’en janvier. Nous sommes aux Îles Vierges, à Virgin Gorda précisément. Nous sommes arrivés mardi pour porter assistance à nos amis dans les réparations de leur bateau. Ils devaient arriver aujourd’hui, mais nous n’avons pas de nouvelles. Les réseaux téléphoniques et internet ne sont pas encore rétablis à Puerto Rico, où ils sont pour s’occuper du bateau de charter. Ici aux Îles Vierges les paysages sont chaotiques: un ferry échoué sur la plage, un autre complètement retourné, les toits des maisons arrachés, les branches des arbres coupées, les bateaux à secs tombés sur le côté, comme des dominos. Je ne me sens pas de partager de photos, je ne voudrais pas que cela soit interprêté comme du voyeurisme malsain.
Nous ne savons pas ce que vont être les plans. Nous attendons des nouvelles de nos amis, du bateau de charter. Pour l’instant les “customs & immigration” nous ont laissé le droit de rester pour 1 mois. Nous n’en savons pas plus. Nous sommes dans l’attente.

3 thoughts on “Notre expérience dans un ouragan de catégorie 5

  1. foie gras du gers et moules de gruissan ont contribué à vous rendre fort ! quelle leçon de courage ! un peu de muscat pour vous féliciter ! amitiés Adrienne

  2. Ouah Alex, je me suis laissée transporter par l’histoire, comme dans un roman, je m’y voyais, continues à nous faire voyager et tanguer au gré du Patchwork. Tu as du talent, gros bisous

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